Design à Yamaha : « Nous cherchons à pousser les musiciens vers de nouvelles pistes »

La société japonaise Yamaha, dotée depuis 50 ans d’un Design Lab, innove tant sur les nouveaux usages que l’esthétique des instruments de musique. Entretien avec le français Yves Plattard, designer produit depuis 2007 au Yamaha Design Lab, basé à Hamamatsu au Japon, qui emploie 27 designers dont 20% d’européens.

 

Comment et pourquoi avez-vous intégré le studio design de Yamaha ?

J’ai débuté ma carrière en 2000 dans l’agence de design parisienne Axena, avant de rejoindre en 2005 la société anglo-saxonne The Product Group où j’ai participé à diverses créations sur des produits électroniques, des machines industrielles, des intérieurs d’avions, des vélos… En 2007, la parution d’une offre d’emploi au Japon de Yamaha a retenu mon attention. Les instruments de musique ne sont pas des produits comme les autres, ce sont des outils d’expression artistique. Les musiciens ne les jettent pas, ils les transmettent. La valeur d’estime est très grande. Je crois que c’est ce que je recherchais professionnellement, participer à la conception des produits qui valorisent les utilisateurs, les concepteurs et l’entreprise. Ce n’est donc pas par la musique que je suis arrivé chez Yamaha mais par une certaine idée du design ou d’un idéal.

Sur quels secteurs intervenez vous au Design Lab ?

En tant que designer produit, je travaille à mettre en harmonie les données d’entrée d’un projet : marketing, acoustique, ergonomique, branding, mécanique, esthétique, expérience utilisateur, coût… A travers des équipes de 3 ou 4 personnes (marketing, design, producer, artiste), nous établissons le concept du produit. Mon rôle est de créer le cahier des charges qui sera validé par l’équipe. J’appelle ce document le creative brief, car il fait l’inventaire de toutes les données d’entrées et ébauche des pistes créatives pour la donnée de sortie que certains appellerons vulgairement « design ». J’apporte ensuite une solution qui en est un juste équilibre.

Quelle est globalement la philosophie du design de Yamaha ?

L’un des cinq piliers est l’intégrité. Un design qui recherche la vraie nature d’un objet, par une connaissance approfondie des outils, de la culture et des peuples. Et faire à travers ce design intègre, un objet qui surprend mais prend au final tout son sens et capture l’essence même de l’objet. Leur design se veut également créatif. Même les objets aujourd’hui dits traditionnels, ont pu paraître scandaleux lorsqu’ils ont été crées. Le respect des traditions signifie aussi rechercher constamment de nouvelles possibilités. C’est dans cette tradition que nous nous situons. De plus, la beauté est un élément extrêmement important dans la conception. Nous recherchons un sentiment de présence qui inspire le joueur, une beauté qui séduit le public, l’harmonie des matériaux, le rythme de la forme, le travail des lignes et des surfaces…

Vous privilégiez notamment un design sobre…

En effet, le joueur est toujours l’acteur principal dans une performance. C’est pourquoi nous croyons que les conceptions trop ostentatoires n’ont pas leur place dans les instruments de musique. Une dévotion servile à des tendances passagères est également indésirable. Nous recherchons donc un design qui ne vieillit jamais.

Quelle est, chez Yamaha, votre vision de l’instrument de demain, notamment en terme d’usage?

L’un des piliers de notre design réside également dans un concept de responsabilité sociale à travers un modèle qui satisfait aux besoins de la société d’aujourd’hui. Nous souhaitons rendre la pratique de la musique ouverte à tous, quelque soit leur budget, leur culture, leur style de vie. Comment aimeriez-vous écouter ou jouer de la musique ? C’est ce à quoi nous réfléchissons. Nous explorons beaucoup les fusions de plusieurs mondes : analogue/digital, instruments traditionnels/nouvelles technologies, acoustique/amplifié, etc. Cela stimule la créativité et permet des instruments hybrides comme ont pu l’être en leur temps les premiers pianos électroniques. Nous cherchons à pousser les musiciens vers de nouvelles pistes, les guider vers une nouvelle attitude. De plus, il n’y a innovation que si le public l’accepte. Une forme peut être innovante si elle surprend les musiciens. Puis s’ils la comprennent et l’acceptent pour explorer de nouvelles possibilités ou stimuler leur créativité. Ces innovations peuvent être technologiques comme pour le synthétiseur DX7, issu d’un transfert de technologie et porteur d’une nouvelle expression musicale tel le DW7, généré par un projet hydride, le violon SV 100 par exemple, ou par un constat social tel le piano Key Between People. (Voir photos et légendes)

Le laboratoire design de Yamaha existe depuis plus de 50 ans. Le Japon est-il en avance par rapport à la démarche design et ce, notamment par rapport à la France et/ou Europe?

La prise de conscience au Japon de l’importance du design intégré a l’entreprise a été la même qu’en Europe ou aux USA dans les années 50-60. Seulement des directions différentes ont été prises. Dans le cas de Yamaha, on peut sentir des similitudes avec le design d’Europe du nord et la philosophie du Bauhaus, loin du Streamline des Etats-Unis. Mais comme en France, on trouve au Japon encore des entreprises qui considèrent qu’une bonne technologie suffit à vendre un produit. De plus, l’importance du design est souvent réduite au niveau du style uniquement et les designers sont alors considérés comme des artistes. Cependant certaines entreprises représentent assez bien l’originalité du design japonais. Le constructeur de voiture Nissan, produit la Cube qui a une approche de design produit plutôt que de design transport. Cela en fait une voiture pensée pour le quotidien, au grand volume et aux détails surprenants. Le GTR propose aussi une approche originale de la voiture de sport, peu consensuelle, la beauté n’est pas la priorité mais plutôt la conviction, l’assurance de soi. Le Japon a aussi énormément développé le design de packaging. Culturellement, le service doit être irréprochable et l’emballage en est une partie essentielle. Ici, tout peut faire office de cadeau, grappe de raisin, bière, thé, et sera présenté dans une magnifique boite.

La démarche design est-elle différente selon que l’on travaille en France ou au Japon?

De mon expérience, je retiens surtout la rapidité de prise de décision en France, la qualité du management en Angleterre et au Japon, le temps accordé pour « re »-penser les détails et parfois même réinventer la roue.

Marianne Peyri, journaliste Cap Sciences

site : http://www.yamaha.com/design/philosophy/

Dans les années 80, Yamaha lance le premier synthétiseur entièrement numérique pouvant générer des sons FM, le DX7. La miniaturisation possible grâce à l’électronique et sa forme parallélépipédique simple divisée en deux parties, une pour le clavier et l’autre pour les réglages des sons, ont défini l’archétype du synthétiseur tel qu’on le connaît aujourd’hui. L’interface a été repensée en profondeur pour la simplifier en utilisant un clavier à membranes, un écran digital rouge et des cartes mémoires de sons qui remplacent les boutons de programmation. Sa forme très simple et tranchante, ses matériaux, ses couleurs marron foncé et turquoise ont fait du DX7 une icône.

 

En 1986, le DW7, voit le jour, affranchi esthétiquement de tout code formel. Ce nouvel instrument permet d’apporter la technologie de synthétiseur numérique aux musiciens d’instruments a vents tels que les saxophonistes, clarinettistes…Jusqu’en 1985, les synthétiseurs étaient construits autour d’un clavier de type orgue. Par transfert, le DW7 se voit attribuer une interface de type saxophone. L’innovation est double : expression musicale et sociale. Elle permet aux musiciens d’expérimenter de nouveaux champs sonores grâce a la gestuelle du saxophone et au capteur de souffle.

 

Le Silent Violin, le SV 100 sort du studio design de Yamaha en 1998. Il a été imaginé pour la pratique du violon à la maison avec un casque audio. L’innovation vient du système de capture du son, de son amplification et traitement pour reproduire un son fidèle au son d’un violon acoustique. Il est différent d’un violon électrique qui aura sa propre caractéristique sonore. Il est donc un violon hybride comme l’est un piano éclectique. La forme, elle aussi, est hybride car constituée d’un corps très fin sans caisse acoustique mais rehaussée de détails rappelant son appartenance à l’univers des instruments acoustiques.

 

A partir des années 2000, Yamaha réfléchit à un concept de piano électronique permettant d’explorer les relations entre l’instrument, l’audience et la musique. Ce piano, « le Key between People », s’inscrit dans un cercle. Il n’y a plus de face, de côté ou d’arrière. Les spectateurs s’installent où bon leur semble. Se crée alors un nouveau type de communication : le spectateur peut être en face et apprécier la dextérité du pianiste, voir ses yeux, sentir les vibrations du piano.

Be Sociable, Share!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.