Intelligence Design / Design au 21è siècle / « Design et robotique : objets animés, avez-vous un design? »

RadioNicolasGaudron-01Objets connectés et réactifs, automates et robots intelligents pénètrent de plus en plus dans notre quotidien. Les designers sont sur le pont. Entretien avec Nicolas Gaudron, spécialiste du design des interactions, co-directeur de l’agence IDSL.

Les robots seront-ils le chantier du XXIe siècle pour les designers ?

En effet, aujourd’hui, on a de plus en plus la capacité de créer des objets qui peuvent se déplacer, se transformer, dotés de capacités à analyser, percevoir et agir sur l’environnement et d’apprentissage (intelligence artificielle). On n’a jamais disposé d’autant d’outils nouveaux à un coût abordable, ce qui ouvre des perspectives intéressantes. On constate une autre tendance qui vise à re-matérialiser le numérique dans des objets physiques. Le design d’interaction qui est apparu dans les années 80 travaillait cette relation étroite entre objet physique et espace virtuel / numérique. Un bon exemple est le répondeur téléphonique, du designer britannique Durrell Bishop, qui indiquait physiquement la réception d’un message par l’éjection d’une bille (voir vidéo). Dans ce cas, le designer a matérialisé une information numérique en un objet physique : un message par bille, et a réussi, par la forme de l’objet, à expliciter les fonctions du répondeur téléphonique : plus besoin de manuel d’instruction !
Cet exemple a été cité par les chercheurs en informatique (Interactions Homme-machine) comme un des projets fondateurs des interfaces tangibles (utiliser des objets physiques pour contrôler / manipuler des éléments numériques / virtuels).Interfaces tangibles

Ces objets animés, connectés sont-ils en train de bouleverser notre mode de vie, de travail, de relations aux autres, notre monde des objets quotidiens ?

Il est intéressant de constater que la question de la fonctionnalité est très différente selon les pays et les cultures et en réalité selon qui finance la recherche sur les robots. Les Etats-Unis vont davantage vers des robots à usage militaire, le Japon est plus sur de l’aide aux personnes âgées ou des robots dotés d’une fonctionnalité de présence (le robot dans le rôle d’aide à la personne dans un contexte de vieillissement de la population). Des fonctionnalités émergent dans le secteur de l’éducation, des recherches ont montré par exemple, la capacité d’un robot de faire répéter, sans s’énerver, contrairement à l’être humain, sa récitation autant de fois que nécessaire à un enfant. Cette absence d’émotion peut s’avérer très utile en interaction avec des enfants autistes, très sensibles aux émotions humaines.
On voit émerger de manière plus globale, dans le secteur des objets connectés deux grands champs d’application : la santé (ex. bracelets qui mesurent le sommeil, le rythme cardiaque, le poids, etc…) et l’énergie / l’environnement (ex. gestion à distance du chauffage, mesure de la qualité de l’air, météo etc…), où les Français sont d’ailleurs assez bien représentés. D’autres projets parient, avec plus de difficulté pour l’instant sur les questions d’usage, sur une représentation physique de nos vies numériques (ex. des objets connectés qui réagissent à notre profil Facebook, nos flux RSS, nos messageries électroniques, etc…).

Nicolas Gaudron, spécialiste du design des interactions, co-directeur de l’agence IDSL.

Nicolas Gaudron, spécialiste du design des interactions, co-directeur de l’agence IDSL.

Justement, la percée de ces objets animés a-t-elle modifié le travail des designers ?

Une tendance dans le design a émergé ces derniers temps : « le design thinking » qui promeut par exemple, le travail en équipe pluridisciplinaire (sociologie, design, informatique, électronique…), la prise en compte des besoins des utilisateurs et  la matérialisation des idées en prototypes tout au long du processus de conception. Cette méthode se développe dans les écoles de design, d’ingénierie et de commerce.
Le designer doit prendre en compte, dans son expertise métier, la transformation du concept vers la forme finale de l’objet / interface. L’esthétique de l’objet doit être cohérente de bout en bout : comment l’objet bouge, se déplace, comment il communique (quel type de voix ou de langage il parle, quel comportement lumineux s’il a une lumière, etc…). Bref travailler au-delà de la simple forme physique de l’objet. L’important, selon moi, étant de ne pas rester dans l’amont d’un projet, le « concept » mais d’aller jusqu’à l’expérimentation, la transformation, le prototypage.

Pourquoi, selon vous, est-ce essentiel de ne pas l’oublier ?

Radio "Eye & mouth " de Nicolas Gaudron.

Radio « Eye & mouth  » de Nicolas Gaudron.

La palette du designer s’est considérablement enrichie ces dernières années : logiciel 3D, plateformes électroniques, vidéos, impression 3D etc. Il est donc aujourd’hui plus facile de concevoir ces nouveaux objets. Néanmoins, pour aboutir à des objets cohérents et désirables, il faut de mon point de vue, garder un sens critique sur son travail et s’attarder sur les détails. Je suis intimement persuadé de l’importance de matérialiser ses idées pour à la fois les essayer soi-même (faire pour apprendre) et pour les faire tester par d’autres personnes permettant ainsi une meilleure conception.
Ces nouveaux objets sont complexes, il faut interagir avec pour se rendre compte de ce qui fait sens. Quand j’ai travaillé sur ma radio « Eye & mouth » le volume était au départ basé sur le principe suivant : plus le bloc du dessus était proche de la bouche, plus le son était faible et la radio chuchotait, plus il était loin, plus le son était fort, et la radio criait (voir vidéo). Tester physiquement l’idée a montré l’inverse.

Nicolas Gaudron : "Par exemple, derrière l'objet physique téléphone, il est tout d'abord question du lien entre deux personnes à distance, de la possibilité de se parler, de laisser un message, de s'échanger des messages, du contexte dans lequel chacune se trouve, de leurs émotions etc. L'objet physique téléphone est un support possible de cette relation, au même titre qu'un ordinateur, un post-it papier, une tierce personne qui transmet un message, etc. C'est à partir des éléments clés de l'expérience, du vécu que l'on souhaite raconter, que l'on va proposer le support le plus adapté et créer une mise en forme esthétique et fonctionnelle cohérente".

Nicolas Gaudron : « Par exemple, derrière l’objet physique téléphone, il est tout d’abord question du lien entre deux personnes à distance, de la possibilité de se parler, de laisser un message, de s’échanger des messages, du contexte dans lequel chacune se trouve, de leurs émotions etc. L’objet physique téléphone est un support possible de cette relation, au même titre qu’un ordinateur, un post-it papier, une tierce personne qui transmet un message, etc. C’est à partir des éléments clés de l’expérience, du vécu que l’on souhaite raconter, que l’on va proposer le support le plus adapté et créer une mise en forme esthétique et fonctionnelle cohérente ».

Marianne Peyri, journaliste Cap Sciences

Be Sociable, Share!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *