Intelligence Design / Design au 21è siècle / « FabLabs : des designers sur la sellette ? »

Camille Bosqué : "On voit une volonté pour certains designers de "jouer" avec les logiques de ces lieux de fabrication".

Camille Bosqué : « On voit une volonté pour certains designers de « jouer » avec les logiques de ces lieux de fabrication ».

La possibilité donnée à tous, via les FabLabs, d’accéder à des procédés et des outils de fabrication, interroge la place et le rôle futur des designers. Entretien avec Camille Bosqué qui mène actuellement une thèse au sein de l’Ensci-Les Ateliers et l’université de Rennes 2 sur les FabLabs, hackerspaces, makerspaces au niveau international (*).

En quoi les FabLabs bousculent-ils le secteur du design et des designers ?

Ce qui le bouscule, ce ne sont peut-être pas tellement les FabLabs qui restent en France des lieux principalement fréquentés par des amateurs, mais le fait que les machines à commande numérique se multiplient dans des lieux ouverts à tous, pour tout faire. Imprimantes 3D, découpeuses laser, fraiseuses numériques… toutes ces machines, même si elles sont performantes pour la plupart ne représentent qu’un « danger » très relatif pour les designers. Selon moi, personne ne pourra demain s’autoproclamer designer simplement parce qu’il aura lui-même découpé son morceau de pied de table avec une découpeuse laser ! Je ne pense pas que le fait que les machines de fabrication se démocratisent bouscule fondamentalement ces métiers.

Peut-on tout de même penser que s’amorce une logique d’auto-design ?

S’il s’agit d’auto-fabrication ou d’auto-production, nous y sommes parfois déjà. La difficulté étant que tout le monde ne peut pas si facilement modéliser un objet en 3D, concevoir un plan pour le basculer dans une machine à commande numérique ni avoir, comme les designers, la capacité à concevoir des objets qui ont du sens au-delà de leurs techniques de fabrication. Néanmoins, les pratiques liées au design paramétrique par exemple restent un bon exemple. A partir de variations définies par le designer, l’usager final a la possibilité d’appliquer certaines modifications. Et il ne s’agit pas là de banale customisation mais bien de paramètres et de programmes, qui laissent le champ libre à une fabrication sur mesure ou à la carte de certains objets, que ceux-ci soient finalement usinés dans de grosses structures de production ou réalisés à une petite échelle dans des ateliers de quartier. À l’Ensci – Les Ateliers à Paris, où je travaille pour ma thèse, une réflexion est menée sur ce que nous appelons la « Fabrication Flexible », c’est-à-dire la manière dont certains modes de conception numérique pour des objets ou systèmes d’objets peuvent être amenés à ne pas rester fermés et fixes mais ouverts et flexibles, c’est-à-dire modifiables avant leur fabrication.

Les FabLabs sont-ils, au contraire, des lieux que le designer peut investir ?

Ils peuvent leur permettre de prototyper bien plus rapidement leurs projets. On voit également une volonté pour certains designers de « jouer » avec les logiques de ces lieux de fabrication décentralisées et les scénarios de production de leurs objets. Des initiatives comme OpenStructure ou OpenDesk tentent -avec plus ou moins de succès- d’imaginer de nouveaux « rôles » possibles pour le design.
OpenStructure est une expérimentation lancée par un collectif de designers en Belgique qui se place du côté de la conception et la diffusion de codes ou de langages communs pour faciliter et encourager la conception d’objets par tout le monde, en garantissant par l’usage de leur grille et les échanges, des évolutions infinies dans les pièces qui composent les objets, du grille-pain à la luge en passant par le vélo. OpenDesk fonctionne sur un autre système, qui met en ligne des plans à télécharger librement pour permettre à certaines structures équipées de fraiseuses numériques de grande taille de devenir un terminal de fabrication pour les usagers qui souhaitent télécharger auprès de leurs designers les différents modèles de tables, fauteuils, chaises, qui sont mis en ligne.

A buts essentiellement social et pédagogique, les FabLabs sont-ils à un tournant en pénétrant de plus en plus dans le monde industriel ?

Ce qui est juste, c’est que là où le mouvement des FabLabs est arrivé en France il y a environ quatre ou cinq ans avec l’envie de jouer le jeu de l’accès démocratique aux machines, les évolutions récentes que le gouvernement encourage poussent davantage le concept de « FabLab » vers des logiques de création de valeur économique. Laissant ainsi de côté une grande part de ce qui faisait le sens de ces lieux au départ et qui consistait à rassembler dans un même espace par le « prétexte » des machines et des personnes qui ne se seraient probablement pas croisées avant. Dans la nouvelle version qui se profile suite à l’Appel à Projets récent du gouvernement, notamment, entrepreneuriat est encouragé, les entreprises sont poussées à accoler ce genre de structures à leurs systèmes « traditionnels » pour faire bouger les codes de hiérarchie à l’œuvre dans les bureaux de conception et laisser de la place à de l’imprévu. On attend beaucoup des « FabLabs » et la convoitise politique et économique autour du mouvement révèle effectivement une évolution importante qui pousse peu à peu dans le monde sérieux de l’industrie et de l’entreprise.

(*) Ancienne élève de l’école normale supérieure de Cachan (département Design), diplômée de l’école Boulle en design produit mobilier et agrégée d’arts appliqués. Résumé de sa thèse : Les FabLabs, hackerspaces et makerspaces : l’invention d’un modèle participatif de création et d’innovation à l’ère du numérique.

Marianne Peyri, journaliste Cap Sciences

 

 

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