Intelligence Design / Design « est » relation / « Il manque une interprofession du design »

 En multipliant les rencontres et les échanges entre acteurs du design, les Escales du design, s'inscrivent dans une logique d'interprofession.

En multipliant les rencontres et les échanges entre acteurs du design, les Escales du Design, s’inscrivent dans une logique d’interprofession.

Pour Bernard Favre, co-fondateur du mouvement 4 Design, participant de Prospective Design et co-fondateur de Cap Sciences, le design n’est pas suffisamment considéré comme un marché. Prendre en compte la multiplicité de l’offre et de la demande nécessiterait, selon lui, l’organisation du design par une interprofession et la fertilisation « croisée » de tous les acteurs du design.

En quoi, selon vous, le design n’est pas suffisamment pensé en terme de « marché » ?

Le design est abordé souvent comme « processus de création », « métier » ou « méthodologie », mais pas suffisamment sous l’angle « marché avec une offre et une demande » et donc sur un territoire de compétition. On identifie cependant assez facilement l’offre qui va de petites boutiques indépendantes à la grande distribution et en parallèle, une demande qui va de clients en quête de produits signés par des créateurs à la recherche plus large de « snob effect », d’un design qui range les gens dans un socio-style, les démarque, les identifie comme « branchés » et « connectés sur la nouveauté ». Cette demande ne concerne pas seulement le haut de gamme mais aussi des produits de grandes séries et aujourd’hui des services.

Quels sont plus précisément les lieux du marché ?

On trouve, en premier lieu, les galeries design, proches des galeries d’art, qui proposent du design d’édition et des signatures de Designers à destination de vrais connaisseurs du marché. Ce type de galeries indépendantes tenues souvent par des passionnés se multiplie dans les centres villes, certaines se spécialisant sur des marchés de niche. Dans une deuxième catégorie, on trouve des revendeurs dans des boutiques indépendantes ou en franchise de distribution. Ce sont souvent des revendeurs en quête de produits d’importation, de design exotique -voire artisanal- qui jouent sur la présentation d’une gamme de produits cohérents d’origines diverses. Cette offre moins spécialisée, moins culturelle, a vu un élargissement de la demande. Dans une troisième catégorie, on trouve des grands magasins de distribution pour l’équipement de la maison, les vêtements, luminaires etc… de type Ikea, H&M, qui ont réussi à mettre dans l’industrie des codes du design, à combiner la maîtrise de la recherche de créateurs et d’industriels pour fabriquer et créer des gammes correspondantes aux modes de vie actuels.

On a donc un marché d’une très grande variété…

En effet, et c’est bien pour cela qu’on ne peut réduire le design simplement à la question du designer et du consommateur. Il faut regarder l’interprofession du design, se poser des questions sur comment ce marché est organisé, qui crée, qui fabrique, qui diffuse, qui achète, qui est prescripteur, qui critique… On le voit bien sur ce dernier point, les leaders d’opinion sont des revues spécialisées. Il n’y a pas non plus de site comparateur équivalent à Tripadvisor, par exemple, sur des fonctionnalités d’objets. La recherche en design est de même très éclatée. Il y a bien sûr nombre de thèses et de colloques sur le design, mais on a finalement peu d’informations en termes de répertoires, de statistiques pour avoir un panorama complet de la recherche en design. Dans l’enseignement supérieur public, on assiste même à un recul avec des formations qui se réorientent vers le domaine de l’art et se coupent de la dimension industrielle et commerciale du design. Il y a donc une nécessité de réunir l’interprofession, les chercheurs, les Designers, les formateurs, les distributeurs, les fabricants, les industriels, les agences de design, les pôles design intégrés à une société…

Que permettrait l’organisation d’une interprofession autour du design ?

Actuellement, on trouve des organisations professionnelles surtout par filière (électroménager, mobilier, textile) ou par matériau, des corporations comme des fédérations de designers, de distributeurs, mais beaucoup sont enfermés dans leurs stratégies et, parfois en opposition. Le rôle d’une interprofession permettrait d’identifier tout d’abord les différents acteurs, de faire de la veille sur un marché, d’échanger de l’information, de multiplier les réflexions et les projets. L’interprofession favorise le transfert des connaissances dans un contexte où les matériaux comme les fonctions des objets sont de plus en plus croisés et les objets de plus en plus complexes. Elle favorise la sortie des traditions et des environnements fermés. Elle permet une fertilisation croisée. On ne peut pas développer un marché si on ne partage pas de l’information. C’est une des bases : plus c’est mouvant, plus on partage, plus c’est vivant. Cela demande aussi d’accepter d’aller sur un terrain de compétition. Par exemple, l’interprofession autour du vin a permis cela et notamment de régler et réguler le marché, de l’améliorer. C’est un moyen aussi de créer des structures d’entreprises plus importantes, des labels, une marque de production…

Quelles formes peut prendre cette interprofession ?

Cela peut passer par des plateformes d’échanges, de l’événementiel comme les « Escales du design », des rencontres, avec l’idée qu’une profession ne l’emporte pas sur l’autre. C’est par un bouillon de cultures interprofessionnelles que l’on peut créer des micro-organismes. L’innovation et la création ne se décrètent pas. Quelqu’un doit organiser le moment, le lieu qui permettent ces rencontres et ces échanges. Les colloques existent pour de l’échange de pensées, mais il faut aussi des lieux d’échanges de pratiques, d’expérimentations, de co-working, faire des fablabs et des livinglabs interprofessionnels mêlant la conception de prototypes et des tests usagers. De véritables  designlabs doivent exister. Nous aurions beaucoup à gagner à travers cette interprofession d’autant qu’on peut sentir aujourd’hui une tendance de chacun à se replier sur son métier. En Aquitaine, il s’agit de poursuivre un élan entamé par quelques acteurs du design, de l’innovation et du développement économique.

Marianne Peyri, journaliste Cap Sciences

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