« Il y a une forme nécessaire d’insoumission »

« Tout n’est pas design. Il y a design quand celui-ci a été pensé » rappelle Jeanne Quéheillard, théoricienne du design.

Jeanne Quéheillard, professeur à l’école des Beaux Arts de Bordeaux, historienne du design, forme les designers de demain. Sa conviction ? Défendre le « droit de rêver ».

« Il ne faut pas oublier que le design s’est fondé sur l’idée de l’art dans l’industrie. Historiquement et sur le fond, le designer appartient au monde de l’art et des arts plastiques. Son rôle est de créer des formes et de voir comment elles vont prendre place dans le monde et répondre aux attentes de la société ». Théoricienne et auteur de nombreux écrits sur le design, intervenante à l’ENSCI, Jeanne Quéheillard accompagne de même depuis des années les étudiants de l’Ecole d’enseignement supérieur d’Arts de Bordeaux en prônant ce message essentiel : l’importance pour ces futurs designers de prendre en charge la question esthétique et de défendre cette relation à l’art dans la création d’un objet. «Esthétique ne veut pas dire esthétisation et beauté gratuite. Les designers des Beaux Arts ont été formés à avoir une conscience des formes. Les choix qu’ils font ne sont pas aléatoires mais sont basés sur une réflexion, un savoir, des outils, une culture. Ils ont une vraie responsabilité et en ce sens il leur faut la défendre. Contrairement à ce que l’on peut entendre couramment, tout n’est pas design. Il y a du design quand celui-ci a été pensé et lorsque l’on sait pourquoi on se met à le produire ».

Oser se détacher de la demande

Pour autant, les étudiants ne se la jouent pas « solo ». Dès les années 70, la formation des Beaux Arts prônait la transversalité et bannissait les séparations entre design graphique, d’espace et d’objet. Basé sur des partenariats avec des entreprises et de multiples écoles, cet enseignement a de même intégré progressivement un travail conjoint avec des ingénieurs, des marketeurs…. « Les étudiants savent que leur travail ne sera opérant qu’à travers un processus global et de multiples partenaires. Pour autant, nous les incitons à ne pas simplement répondre à une solution immédiate de problèmes ou à trouver un truc qui va marcher sur le marché. Il faut l’intégrer mais aussi arriver à s’en désengager. Si le designer reste collé à la demande, à sa rentabilité à très court terme, sans faire preuve d’analyse et d’esprit critique, on risque de tomber dans de la répétition. La nouveauté et la singularité ne peuvent naître qu’en gardant en tête ce droit de rêver. Il y a une forme nécessaire d’insoumission ».

Des réflexions à la source de l’inédit

Laboratoire des objets et des formes de demain, l’école des Beaux Arts met l’accent de même sur des notions et des pistes de réflexion novatrices : Comment habite-t-on le monde et peut-on créer de l’environnement ? Comment échafauder des scénarios pour la vie, les échanges, les milieux, l’environnement à l’appui d’un travail interdisciplinaire ? Pourquoi toujours penser en termes d’objets immuables et ne pas au contraire s’orienter vers des objets transformables au fil du temps, évolutifs ou altérables ? « Ce sont les questions actuelles sur le design qui nous intéresse » précise Jeanne Quéheillard. « De ces interrogations et recherches sur la norme, la régularité, l’usage initial des objets…découle justement ce droit de rêver et d’aller vers des formes réellement inédites ».

Fin novembre, s’est tenue à l’école des Beaux arts de Bordeaux l’exposition « Les Lapins pourraient-ils danser?  » avec les agences Decalage vers le Bleu et Ako qui interrogent à cette occasion la norme et l’usage des objets.

Marianne Peyri, journaliste Cap sciences

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