Intelligence Design / Design & Enfance / « Jeunesse, design et espaces publics : vers de nouveaux terrains de je (ux) ? »

L’aménagement de chaque espace public est régi par des règles de sécurité et de conformité strictes qui peuvent freiner ou aider à réinterroger l’élan des designers et industriels. Les institutions sont soumises à des contraintes économiques, écologiques, culturelles et administratives. Comment réinterroger l’espace public ? Éléments de réponse avec Éric Jupin, chef de projet de l’Observatoire des territoires girondins du Conseil général de la Gironde, Tom Van der Bruggen, créateur de KAPLA et la designer-ergothérapeute Sophie Bretaudeau.
Jeunesse, design et espaces publics : vers de nouveaux terrains de je (ux) ?

Éric Jupin, chef de projet de l’Observatoire des territoires girondins du Conseil général de la Gironde.

« L’arbitrage est politique : il revient aux élus », commence Éric Jupin chef de projet au sein de l’Observatoire des territoires girondins du Conseil général de Gironde. « Aires de jeu, de passage, collèges, dossier administratif, etc. Créer et meubler un espace public doit arbitrer autour de deux pôles : parler à tous, être “familier” et répondre aux besoins de chacun », poursuit-il. « Or, le “numérique” nous pousse à nous représenter l’espace public sous un angle nouveau et à revoir nos méthodes de travail. Afin de répondre aux besoins des habitants qui évoluent et qui peuvent désormais échanger dans l’espace physique, ainsi que dans leur E.espace, l’institution doit parvenir à concilier une organisation pyramidale avec une vision dite horizontale, qui implique chaque acteur d’un projet dès les prémices de sa réflexion. Et c’est précisément dans cette rencontre que nous attendons les propositions de designers. »

Designers et agents territoriaux doivent se rencontrer

« Designer d’objet ou designer de service ? Je crois que c’est un faux débat, non ? À l’image des diplômés du Master-Pro design de l’université de Bordeaux, la frontière s’atténue. Aujourd’hui, des agents territoriaux sont prêts à rencontrer les designers et plus largement les “concepteurs-créatifs” qui font le pari, avec nous, de comprendre et de dépasser notre bon vieux modèle bureaucratique. “Humilité”, “résidence”, “prototypage”, “coproduction”, “documentation”, et aussi “attachement aux territoires” peuvent être les mots clefs de nos conversations et projets. »

Tom Van der Bruggen : « J’ai frappé aux portes des écoles »

Design, jeunesse et espace public : trop de contraintes nuisent à l’innovation

Tom Van der Bruggen, créateur de KAPLA, jeu de construction à base de planchettes de pin des Landes, outil pédagogique utilisé comme tel par l’Éducation nationale.

Prospectivedesign-leblog : En Aveyron dans les années 80, vous avez inventé le jeu de construction Kapla dont la vocation pédagogique est reconnue par l’Éducation nationale. Comment êtes-vous parvenu à vous faire connaître des services administratifs ?

Tom Van der Bruggen : J’ai frappé aux portes des écoles, je m’installais dans les supermarchés, sur les marchés où je vendais majoritairement aux instituteurs ou institutrices en école maternelle. Et puis un jour, un député qui avait remarqué mon jeu m’a donné un coup de pouce en m’invitant à présenter Kapla au ministère de l’Éducation nationale qui me commanda 1000 jeux. L’aventure commençait.

Prospectivedesign-leblog : Pourquoi Kapla est-il différent d’un autre jeu ?

Tom Van der Bruggen : Les qualités manuelles sont importantes, mais ce n’est pas tout. Kapla oblige le joueur à réfléchir, imaginer, essayer et à trouver la solution. Coordination, communication, cohésion et solidarité entre les petits joueurs sont favorisées. Et comme il n’y a qu’un seul élément dans le jeu Kapla, la solution doit venir du cerveau…

Prospectivedesign-leblog : Quel conseil donneriez-vous aux designers qui souhaitent offrir leurs compétences au domaine public ?

Tom Van der Bruggen : Selon moi, le designer doit avant tout développer des projets qui lui tiennent à cœur puis chercher des clients. En France, approcher les collectivités, comprendre la bureaucratie, respecter les normes imposées, nécessite patience, tact et une bonne connaissance de la langue administrative.

Sophie Bretaudeau : « les normes d’accessibilité arrivent trop tardivement »

Design, jeunesse et espace public : trop de contraintes nuisent à l’innovation

Sophie Bretaudeau, designer et ergothérapeute.

La designer Sophie Bretaudeau s’est spécialisée en ergothérapie afin de répondre plus précisément aux besoins des enfants. Selon elle, dans l’espace public, les normes imposées dans le mobilier destiné aux enfants sont évasives et abordent tout juste la problématique du handicap (norme apparue en juin 2013).

« Trop petit », « trop grand », en situation de handicap, etc. Une partie de la population infantile accède difficilement aux jeux mis à sa disposition dans l’espace public. « En tant que designer nous devons prendre en compte les attentes de la population ciblée. Aussi, devons-nous chercher à comprendre si nos créations correspondent à leurs attentes. Jusqu’alors, en étant juste designer produits, j’étais moins sensibilisée à la problématique du handicap. En respectant les données normées du cahier des charges, je pensais intégrer le maximum de personnes au sein de mes créations. Or, ces normes intégraient des mesures moyennes et non une échelle », se souvient Sophie Bretaudeau, titulaire d’un BTS design produits suivi aux Herbiers en Vendée et d’une licence professionnelle en design et communication qu’elle a obtenue à Bordeaux. « Lorsque j’ai commencé mes études en ergothérapie dans la Haute École de la Province de Liège en Belgique, j’ai constaté que la réalité du terrain était très différente… », poursuit la jeune femme qui a pensé un module d’aire de jeu* public adapté à tous les enfants de deux à six ans dans le cadre de son mémoire « Ergothérapie et conception universelle ».

Vers une accessibilité universelle ?

L’objectif de Sophie Bretaudeau ? Prendre en considération un maximum d’enfants dans leurs différences physiques, sensorielles, cognitives et sociales. Pensé sans étage et échelle, mais avec un parcours sensoriel qui intègre des éléments de stimulations sensorielles, tactiles, auditives, visuelles et proprioceptives (NDLR : pour connaître et comprendre la position de son corps) sur paroi et/ou au sol, le module de jeu à l’accès universel respecte un cahier des charges joint au mémoire. « Des entretiens avec des professionnels de l’enfance, de la santé et des parents, aux réglementations en vigueur et techniques de fabrication en France et à l’étranger, en passant par le recensement des familles de modules de jeux existants, sans oublier le test, l’observation et l’analyse, j’ai pu constater qu’il existe des manques au sein des aires de jeux actuelles et que nous n’avons pas une bonne logique de réflexion en France », remarque la jeune femme aujourd’hui ergothérapeute à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches dans les Hauts-de-Seine. « En effet, dans l’hexagone, on agit une fois le produit conçu. Or, en Amérique du Nord par exemple, les normes sont plus précises et des paramédicaux, ingénieurs, designers, ergonomes… sont intégrés dès la naissance d’un projet. »

* : Le module étant en attente de brevet, aucun visuel n’est pour l’instant disponible.

Claire Sémavoine pour Cap Sciences

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