« La méthode design s’applique à la conception d’un objet comme d’un espace »

Patrice Godier, diplômé de Science Po, d’un master en urbanisme et d’un doctorat en sociologie, croise les champs de disciplines pour mieux appréhender la méthode design appliquée à la fabrication de l’espace urbain.

Derrière chaque aménagement de l’espace urbain se cache une logique d’action. Qui décide ? Comment ? Avec quels impacts sur les comportements des habitants ? Docteur en sociologie, enseignant chercheur à l’école d’architecture de Bordeaux, l’ENSAP, Patrice Godier, décrypte le processus de transformation des villes en l’inscrivant dans une sociologie du design urbain.

 

Quelle est la différence entre une sociologie plus classique qui s’intéresse à l’espace urbain et une sociologie « en design urbain » ?

Le design, c’est à la fois une vision, une méthode, une démarche et au final une forme, donc de l’esthétique. Dans mes recherches, je m’intéresse essentiellement au design comme méthode. Il s’agit de comprendre par qui et comment se fabrique l’espace urbain, de décrypter les coulisses de fabrication d’une ville mais également les incidences de ces formes urbaines sur les habitants. La méthode design intervient généralement dans la conception d’un objet, mais elle peut tout aussi bien s’appliquer à la conception d’un espace. L’intérêt dans cette approche est de pouvoir jouer avec toutes échelles et de voir comment elles s’articulent, d’intégrer toutes les composantes pour mieux appréhender la complexité de la réalité.

Vous avez étudié les transformations urbaines de l’agglomération bordelaise entre 1995 et 2005. Quelle logique spécifique à Bordeaux avez-vous justement identifiée ?

Comme l’indique le titre du livre paru sur cette étude, « Bordeaux Métropole, un futur sans rupture » (*), il est apparu que Bordeaux, contrairement à d’autres agglomérations a fait le choix de prendre en compte son héritage. Dès le départ, l’arrivée du tramway a été pensée en fonction du bâti et du patrimoine, en choisissant par exemple l’alimentation par le sol, en s’attachant au design du tram, en faisant le choix aussi d’espaces paysagers sur les quais… Un processus d’innovation a été initié en gardant les singularités environnementales et en respectant les lieux. La problématique de l’héritage territorial est beaucoup moins exacerbée par exemple dans des villes comme Nantes ou Toulouse.

Vos recherches vous ont-elles permises de pointer les défis futurs à relever sur les processus de fabrication d’une ville ou d’espaces urbains?

Il est apparu que la logique de transformation d’une ville ne peut plus se faire désormais à l’échelle d’une ville, ni à celle d’une agglomération mais à celle d’une métropole. Penser la question des transports, du logement, de la culture et de l’identité… demande désormais des outils et des structures à l’échelle d’une métropole, ce qui manque actuellement dans les métropoles françaises. Un autre enjeu réside dans le défi énergétique, penser la ville désormais en terme de développement durable, notamment sur la question des transports à l’intérieur d’une métropole. Depuis 2011, le laboratoire de recherche PAVE (Professions Architecture Ville environnement) de l’ENSAP, participe ainsi à une étude comparative entre trois métropoles, Bordeaux, Cincinnati aux Etats-Unis et Curitiba au Brésil, pour voir comment les acteurs de la ville problématisent cette question du défi énergétique et les solutions qu’ils y apportent.

L’objet de vos recherches est également de montrer comment la transformation d’une ville peut être un enjeu de lutte entre les catégories sociales.

C’est en effet l’un des enjeux essentiels de la métropolisation en marche. On peut constater actuellement en France la reconquête des centres villes par les catégories sociales aisées et en parallèle, pour des questions financières d’accès au logement, le départ dans des zones rurales d’habitants ne pouvant plus vivre en périphérie de la ville. A Bordeaux, il y a encore une mixité sociale, mais jusqu’à quand ? Dans le processus actuellement de transformation des villes, ces données sont malheureusement peu prises en compte. Il y a un déficit de connaissances de ces mouvements de population, un manque d’outils de coordination, de gouvernance…Dans les services techniques des collectivités, les compétences sont surtout aux mains des ingénieurs et dans une moindre mesure seulement de sociologues ou spécialistes des sciences humaines. C’est dommage. Intégrer une méthode design, c’est justement être capable de questionner les différentes disciplines. Ce travail pluridisciplinaire et de médiation, c’est l’un des défis à relever.

Comment des métropoles envisagent le défi énergétique à travers la mobilité et les modes de transport de sa population ? Telle est l’étude « Métropoles et mobilités durables » menée actuellement par le centre PAVE de l’ENSAP sur trois métropoles : Cincinnati aux Etats-Unis (gauche), métropole étalée où règne le « tout voiture », Curitiba au Brésil (photo centrale) qui avait opté pour le « tout bus » et qui, avec l’augmentation du niveau de vie de sa population, est confrontée à l’introduction de la voiture en ville et des comportements individualistes ; Bordeaux (droite), qui a fait le choix d’une mixité d’offres ( réduction de la voiture en ville, tram, VCub, bus…).

Marianne Peyri, Cap Sciences

(*) Bordeaux Métropole, un futur sans rupture (dir P.Godier, C.Sorbets, G.Tapie), Editions Parenthèses, 2009.

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